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Mes rencontres avec Jean Rameau, par Percy Allen.

Jean-Rameau-Theodore-Botrel

La vie artistique de Jean Rameau, maître sonneur et "barde berrichon" peut être comparée à celle du breton Théodore Botrel (l'auteur de La paimpolaise). D'ailleurs les deux hommes se connaissaient bien (photo). Ils s'étaient rencontrés alors qu'ils se produisaient comme chansonniers et poètes dans les cabarets de Paris. Cependant, Rameau qui eut son heure de gloire en son temps, vivait à Bourges de façon modeste en exerçant le métier de sabotier.

En octobre 1911, il reçoit la visite de l'écrivain anglais Percy Allen qui plus tard écrira le livre "Berry heart of France" (traduit par Pierrette Dubuisson : "Le Berry vu par un anglais") dans lequel notamment, il raconte ses rencontres avec le poète et musicien berrichon. En voici le texte. 

"Voilà bien des annéee je flânais un jour à Bourges"dans cette vieille rue Mirebeau" en regardant à droite et à gauche toutes ces pittoresques maisons de la fin du XVème et du début du XVIème construites après le grand incendie de 1487 qui réduisit la moitié de la ville en cendres. Je m'aperçus tout à coup que je me trouvais près de la devanture d'une boutique de sabotier ; au dessus de la vitrine sur l'enseigne je distinguai le nom de Jean Rameau. Je  connaissais ce nom. Jean Rameau ! J'ai souvent entendu dire dans ce pays qu'il était un chansonnier renommé , et que lui et un autre Jean illustre, son ami Jean Baffier, le sculpteur de talent qui fit la statue de Louis XI située dans un jardin à côté de l'Hôtel des Postes de Bourges - s'étaient employés à faire survivre le passé du Berry. "Il faut que j'aille voir Jean Rameau", me dis-je. J'entrai dans la boutique et vis devant moi un grand gaillard ébouriffé avec un tablier de cuir et en bras de chemise, qui discutait vivement avec un prêtre vraisemblablement: au sujet de quelque travail de cordonnerie qu'il avait négligé.

Pendant qu'ils causaient, j'observais. Il avait une tête magnifique, sa barbe, comme sa chevelure, était longue et grise, ses yeux flamboyaient, son front était haut, son nez sai llant et sa voix vibrante mais non dure. Il avait le sourire facile. Son animatrion, son énergie, ses gestes expressifs, tout dénotait chez lui un homme débordant de gaieté et de vie. Sa ressemblance avec Tolstoï  était frappante. 

Jean-Rameau-maitre-sonneur-Bourges

Jean Rameau s'excusa de me faire attendre. Après le départ du prêtre il s'avança vers moi, je me présentai comme un Anglais qui le cherchait partout en Berry. Il sourit. "J'aime bien avoir des visiteurs surtout des étrangers qui veulent emporter un bon souvenir du Berry. Vous êtes tout à fait le bienvenu." Il était encore debout derrière le comptoir et moi j'étais assis devant lui. Alors il s'expliqua: "Ah ! ce Berry ! C'est ma vie. Il fait partie de moi-même et je fais partie de lui. Je ne l'ai jamais quitté et jamais je ne le quitterai. De toute ma famille je suis le seul qui sois resté ici. Un par un ils sont partis. Les grandes villes les ont eus mais elles ne m'auront pas. Je suis ici pour parler du passé et de coutunes de mon pays ses bonnes vieilles coutumes qu'il ne faut pas oublier. Si je quittais mon Berry je ferais tort à moi-même, à mon travail, à ma terre natale. Ce n'est pas un grand pays, c 'est possible, mais il a toujours sa "petite valeur" et je l'aime  éperdument." 

Voilà un homme qui avait une mission et qui le savait, il continua : "je ne suis qu'un paysan. Je vis simplement. Je me couche à sept ou huit heures. Je me réveille à une heure du matin en ayant un poème en tête. Je me lève à quatre heures et à sept heures le poème est terminé. Récemment il ya eu une fête ici, une fête régionale et  j'ai récité quelques uns de mes poèmes. J'ai eu un grand succès. Je ne suis pas vaniteux, mais je sais que je récite bien. Dans leur simplicité,mes oeuvres sont bonnes, quelque chose en moi me le dit.
Il n'y a que ma grammaire et ma ponctuation qui laissent quelquefois à désirer car je ne suis pas très cultivé et je lis peu. Avant de les publier j'envoie mes poèmes à un petit comité de correction afin de désarmer les critiques. Mais les phrasee, on ne doit pas les changer, pas une seule. Chaque phrase est de moi,bien de moi. Je sais quand ça rime." 

Le bruit de la porte qui s'ouvrait l'interrompit net. Une femme âgée était dans la boutique. 

"Une paire de sabots s'il vous plaît monsieur Rameau." Il me laissa pour s'occuper d' elle. Je saisis des bribes de leur conversation alors qu'il était à genoux en train de lui essayer des sabots. "Non madame, non  vous ne pourriez pas marcher un kilomètre avec ceux-là. " Un profond ennui se peignait sur sa figure. Et alors je pensai: c'est l'heure du sabot, l'heure du luth viendra. 

Jean revint vers moi. "D'où viennent votre vielle et votre cornemuse ?" demandais-je. "Oh ! c'est justement moi-même qui les fait et je me mets en costume pour jouer. Je suis maître sonneur  comme aurait dit George Sand. Je vais jouer à toutes les fêtes des alentours. Quelquefois, voyez-vous .. c'est moi qui en fais le succès,Il y a des gens qui
disent: "Pas de fête sans Jean Rameau." "Venez m'entendre jouer ici demain soir." J'acceptai. 

"Bon. Je jouerai pour vous avec mon gendre, et vous voudrez bien excuser notre simplicité. Nous sommes d'humbles gens. Je ne vais jamais au café. Je prends seulement la nourriture qu'il me faut pour vivre, mais je vis intensément et je travaille beaucoup; aussi j'ai beaucoup d'appétit." 

"Vous n'êtes pas encore bien vieux. - Pas vieux ! J'ai soixante ans et ma mère vit encore; elle se porte très bien et elle tient à rester sur terre. Quant à moi, je ferai facilement  un centenaire. Venez vers sept heures ou un peu après. Au revoir !" 

A la tombée de la nuit,le lendemain, j'étais de nouveau dane cette petite pièce derrière la boutique. Le maître sonneur m'attendait. 

Jean-Rameau-cornemuse-1

" Ha ! Ha ! Vous voici ! Maintenant faisons un peu de musique. "Il décrocha du mur une cornemuse qui était brillamment décorée et qu'il avait fabriquée lui-même.  "Regardez  dit-il, c'est ce que vos Ecossais appellent un bagpipe." 

Il remplit l'outre de l'instrument et, rejetant en arrière sa crinière de lion pour se dégager les oreilles, il s'assit et joua une vieille marche française : La Chanson de l'Empereur, qui fit tressaillir plus d'un conscrit. Cette musique tonitruante faisait vibrer toute la pièce. Les chansons se succédèrent. On entendit la Marche des Compagnons, chanson d'anciennes corporations, ensuite vint un vieil air berrichon: J'ai le coeur content. 

Le maître sonneur laissa sortir le vent de son instrument et tourna la tête vers moi : "Ça disparait: cette musique-là, mais après la guerre de 1870 j'ai créé une société de joueurs de vielle et de cornemuse (le groupe des Maîtres Sonneurs de Bourges), et cela a un peu fait revivre les choses. Après tout les gens l'aiment bien mieux que "Viens Poupoule" ! Et pour ma part,il est bien naturel que j'aime ma cornemuse et sa petite soeur la vielle." 

"Mais parlons un peu du biniou et de la musette. Ne sont-ils pas des instruments du même genre ?" "Cousins germains, parbleu ! Ce sont les formes bretonnes de nos instruments, le biniou correspond à la cornemuse. Ohé ! Voici mon gendre ! Maintenant nous allons pouvoir faire un duo." 

Monsieur Marcel Soin, architecte du département et des monuments historiques, après les salutations, prit la vielle, s'assit à côté de son beau-père et entonna L'Allobroge, chant patriotique qui fit presque éclater le plafond. 

Ecouter de tels instruments dont on joue avec force dans une pièce de quelques mètres carrés est un événement extraordinaire. La musique résonne d'une façon terrifiante. Pourtant on se sent stimulé par la mélodie. Le grand vieux chansonnier musicien du Berry se balançait au rythme de la musique et marquait la mesure avec le pied sur le plancher. 

Ils laissèrent les instruments de côté et nous causâmes. "Vous avez un gendre,mais pas de fils...."  "J'ai un fils et un fils très intelligent. Il fait des choses superbes, mais il est fou. Il est parti de la maison et je ne sais même pas où il est." 

"Tous les poètes sont fous ."  Il rit. 

"Pas moi, monsieur", je suis assez équilibré. Mais j'admets que la plupart des poètes sont fous en effet. Il y en a un autre en 'France qui est bien sain d'esprit.C'est mon ami Mistral. Nous entretenons une correspondance depuis vingt ans" et pourtant nous ne nous sommes jamais rencontrés. Il faudra que j'aille voir Mistral un jour, avant qu'il meure. Il devient vieux maintenant." (Les deux poètes ne se sont jamais rencontrés. Mistral mourut dans sa maison de Maillane,en Provence,en Mars 1914.) 

Telle fut ma première entrevue avec l'auteur de ces simples chansons qui ont égayé les jours d'été et les veillées d' hiver de plus d'un paisible foyer berrichon, de ces chansons dans lesquelles le poète s'est efforcé d'entretenir dans le cœur des paysans l'amour de tout ce qui fut cher à leurs pères. 

Jean Rameau sabotier

Depuis cette première visite qui m'avait fait connaître Jean Rameau, je l'ai vu et je lui ai parlé souvent et j'ai toujours été reçu avec cette cordialité berrichonne, si bien exprimée dans l'inscription que l'on pouvait lire sur la porte d'Auron, à Bourges, il y a une centaine d'années : "Ingredere quis quis morum candorem affabilitatem ama - Entre, toi qui aimes la loyauté et l'affabilité dans les moeurs." Et chaque année j'ai trouvé le coeur du poète plus irrévocablement tourné vers le but de sa vie" c'est à dire vers l'interprétation de l'esprit champêtre du Berry. Sous ce rapport, une transformation se fit. Jean Rameau, sabotier, mourut, et Jean Rameau "poète chansonnier et maître sonneur, fut plus vivant que jamais : en effet, passant un an plus tard dans la rue Mirebeau je m'entendis appeler, de l'autre côté de la rue, par une voix bien connue, et là, dans une habitation plus petite que l'ancienne, mon ami était assis et m'accueillit avec le sourire. Au dessus de lui, vielle et cornemuse étaient pendues, sur un banc se trouvait une feuille de papier presque complétement recouverte de lignes écrites au crayon. Évidemment, sa muse aussi avait déménagé. 

"Ha ! Alors vous avez changé de domicile ? lui dis-je. "Oui, on est venu me demander à acheter mon fonds de commerce, j'ai donc pris cet endroit en face et j'ai cédé. Maintenant, je ne suis plus sabotier. Je consacre tout mon temps à la poésie". L'heure du luth a sonné, pensais-je. "Je suis debout toute la nuit pour écrire, ne me suis-je pas couché ce matin à cinq heures. Regardez ! " 

Il me remit une page de vers. "Je l'ai appelé : Retour aux bons sentiments. Il s'agit d'une jeune fille qui se sent attirée par les grandes villes et qui est impatiente de quitter la ferme de son père. Il se demande ce qui l'a fait souffrir car elle a tout ce qu'elle peut désirer. Enfin, il lui demande ce qui l'ennuie et apprend la vérité. A la fin son enfant écoute son conseil et consent à rester ici en Berry." 

C'est dans ce "consentement à rester ici en Berry" et dans le fait de tirer tout le meilleur du Berry que se trouve le secret de la mentalité de Jean Rameau. 

Ce serait bon pour la France, si chacune de ses anciennes provinces pouvait avoir toujours sous la main quelqu'un tel que lui pour maintenir vivantes dans le coeur des gens les traditions de leur terre natale.
Percy Allen.


> Jean Rameau est né le 11 mars 1852 à La Celle-Bruyère dans le Cher. Il s'est éteint à Pouligny-Saint-Pierre, le 24 avril 1931.


> Lire dans gilblog.  Cartes postales et chansons berrichonnes de Jean Rameau. >>> Lien.

> Bibliographie (chez les bouquinistes et dans les bibliothèques).

Jean Rameau. Au pays du Berry, Poésies et chansons berriaudes. (Imprimerie Saint-Georges, Bourges,1910).

Jean Rameau. Les chansons dorlotantes du Berry. 

Maurice Larguinat. Jean Rameau, poète, maître-sonneur du Berry 1852-1931 (1973).

Percy Allen. Le Berry vu par un anglais. Éditions Crépin Leblond (1948).