L’aventure de Michel Limousin,  jeune berrichon déporté en Nouvelle Calédonie.

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Dans la rubrique “les oubliés de l’histoire”, voici l’aventure d’un jeune gars de Saint Amand qui a payé vingt-cinq jours de participation à la Commune de Paris en 1871, au prix de sept longues années de déportation et d’emprisonnement. Une aventure et des voyages maritimes pas banals !

Né le 20 septembre 1848 à Saint Amand Montrond, fils de Pierre Limousin et Anne Perrot son épouse, Michel Alire Limousin est jardinier.  Son père vigneron, “très honnête homme, ne s’était jamais occupé de politique”, dit le maire de Saint-Amand. Mais, un jour au printemps 1871… 
À Saint Amand Montrond
“la situation est tendue et menaçante” dit un télégramme de gendarmerie. Des rassemblements ont lieu chaque soir, des  affiches sont lues à haute voix aux cris de “Vive la Commune”.  Le 3 mai 1871, une affiche appelle à la révolte, à l’instauration de la commune dans la ville et à l’envoi de volontaires pour secourir Paris. Selon un rapport de gendarmerie, des volontaires sont partis. Michel Limousin quitte Saint-Amand le 3 mai pour Paris, et selon toute vraisemblance, il fait partie du groupe. Dès son arrivée, il s’enrôle dans le 44e bataillon fédéré de la Garde nationale, il a 23 ans.  Mais sa participation à la Commune sera brève…

Le 28 mai, il est fait prisonnier par les versaillais sur une barricade place de la Bastille. On ne sait où il est emprisonné pendant 10 mois dans l’attente de son jugement. Probablement sur un ponton à Brest ? Il est condamné, le 26 mars 1872, par le 14e conseil de guerre, à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la privation des droits civiques.

Il fait partie du 5e convoi parti de Brest à bord de l’Orne (une frégate à voile et à hélice animée par une machine vapeur), le 15 janvier 1873 avec 540 autres déportés, 207 officiers et marins, des femmes condamnées au bagne, des surveillants pénitentiaires et quelques religieuses. Comme sur les pontons/prisons, les condamnés sont enfermés dans de cages de dix personnes. En tout, 960 “passagers” chiffre relevé par le communeux Achille Ballière dans le seul récit décrivant ces traversées (Souvenirs dun évadé de Nouméa, Paris 1889). En voici des extraits qui vous donneront un aperçu du “voyage” de Michel Limousin.

l'Orne passe de Honikulu

… Un voyage de plus de trois mois qui se déroule mal à cause de nombreux incidents, du manque de vent des mauvais traitements et du scorbut. Après le départ de Brest, le 16 janvier, le repas du soir des prisonniers est composé de haricots à moitié crus baignant dans de l'eau froide. Les femmes condamnées sont malades ainsi que les religieuses. Le 17 l’Orne file onze nœuds (environ vingt kmh) et, comme la machine est en marche, il fait 35° dans la batterie basse où sont enfermés les déportés. Le 18, la mer est calme, mais les sabords restent fermés. La chaleur et le manque de lumière incommodent les prisonniers. 

Le 20 janvier le navire passe à hauteur de Lisbonne, depuis 30 jours la vitesse est tombée à un nœud et demi (2,5 kmh). 

Le 23 le navire est à hauteur de l'île de Madère, et la cheminée étant rentrée, il navigue à la voile. Mais le vent tombe et la machine doit être remise en route. Un surveillant est atteint de la gale et la garde se relâche. Les sentinelles n'ayant plus de fusils, les marins doivent se tenir devant les grilles, sabre au fourreau. 

Dans la nuit du 24 on passe entre les îles Ténériffe et Canaria. Des correspondances clandestines sont échangées entre les déportés et les femmes condamnées.

Le 31 janvier, L’Orne est ancré en face de Dakar, à l'île de Gorée. Des buffles sont embarqués pour améliorer l'ordinaire avec leur viande. Le gardien-chef, ivre mort, est arrêté par une patrouille sénégalaise. Pour se venger, les gardiens procèdent à des appels, contre-appels et profèrent des menaces envers les déportés.

Le 5 février, le navire repart, on met la machine en route, ce qui occasionne une température de 50° dans les batteries dont les sabords sont fermés. Le 11 février les déportés de la batterie basse ont droit à deux promenades, car on entend des gémissements et des plaintes, dus à la chaleur insupportable.

Le 24 février, bien que l'on se trouve dans l'été austral et que les jours rallongent, les sabords sont fermés à 18 heures, c’est le règlement ! Humidité et chaleur sont devenu le lot quotidien des prisonniers. De plus, les dalots (trous pour l'évacuation de l'eau embarquée sur le pont) étant bouchés, l'eau puante remonte sur les planchers. Des parasites se mettent dans les vêtements. Il y a en permanence un homme au cachot et quatre "aux fers", l’un d’entre eux devient fou.

Le 26 février, il fait froid Les matelots sont à la vigie pour guetter les bancs de glace. La nourriture est infecte et l'eau imbuvable. Le 28 février on aperçoit une bande d'oiseaux, et il ne reste à bord que sept poules. Il n'y a pas grand-chose à manger à l'infirmerie, mais la table du commandant et celle des officiers ne manquent de rien.

Le 2 mars, le froid est si intense que les déportés ont le nez rouge et les mains bleues. Ils sont toujours aussi mal nourris et restent prostrés dans leur cage où l'espace vital n'est que d'un mètre carré par personne.

Le 12 mars l'Orne passe le cap de Bonne-Espérance. La longueur du voyage rend les gens nerveux et, lors de la distribution d'eau, les matelots provoquent les prisonniers. Le 14, 21 détenus qui logent dans les batteries basses sont atteints par le scorbut. Un matelot est décédé, faute de soins car il avait brutalisé un officier au cours d'une manœuvre. Il n'y a plus de fourrage pour les bœufs, et la ration du jour est composée de deux sardines et de biscuits infestés de vers, l'eau de boisson est couleur brun foncé.

Le 18 mars, anniversaire de l'insurrection les déportés chantent la Marseillaise et le Chant des exilés, dans l'indifférence de l'état-major. Le nombre de malades augmente toujours, les caisses médicales ont été oubliées à Brest dans la hâte du départ. Le commandant refuse le quart supplémentaire pour les malades, malgré les demandes du médecin-major.

Le 5 avril, la situation à bord devient grave : il y plus de 150 malades, et on est encore loin de l'Australie. Le dernier porc a été abattu, mais le commandant possède toujours dix poulets. Le 7 avril, les déportés sont toujours à la demi-ration de pain et aux "biscuits aux vers". Le 8 avril, la brise n'est pas bonne et le navire n'avance presque pas. Un premier déporté est mort, il est immergé à 5 heures 30, en présence de l'aumônier. Le 10 avril le navire se trouve au sud de l'Australie, et avance à petite vitesse par beau temps et mer calme. Les malades sont pâles. Ils ont les jambes noires, tuméfiées et indurées et ne peuvent plus faire un seul mouvement. A partir du 12 avril, le commandant demande 40 hommes par jour pour pomper les cales, le navire étant vieux et "faisant de l'eau". On navigue toujours à la voile. 

Le 14 avril il y a 320 malades à bord dont 40 marins. Sur les 180 déportés de la batterie basse tribord, seuls 24 sont encore valides et prodiguent des soins aux autres. Les médecins sont inquiets car ils n'ont pas de médicaments. Ils demandent au commandant de faire escale en Australie mais celui-ci refuse, ayant reçu l'ordre formel de rallier directement Nouméa. Achille Ballière, qui espère une escale en Australie, projette de faire des confidences aux journalistes australiens, afin de faire connaître en Europe le sort réservé aux déportés.

Le 17 avril, le commandant Vignancourt, en raison de ses responsabilités de chef de bord, et vu la gravité de la situation, prend la décision de faire relâche à Melbourne. Il y a maintenant 413 malades à bord ! Si le navire ne fait pas escale rapidement, il court à la catastrophe.

Le 18 avril, le pilote, accompagné des officiers du contrôle sanitaire, se présente à bord. Le scorbut n'étant pas considéré comme une maladie contagieuse près des côtes, l'Orne n'est pas placé en quarantaine. De nombreux petits bateaux tournent autour du navire, les australiens voulant par curiosité voir les Communards. Lors de l’escale à Melbourne, des fruits et légumes frais sont embarqués ainsi que 6 bœufs, 17 moutons et plusieurs cages de poules. Le 24, l'Orne lève l'ancre et quitte Melbourne après que des messages aient été transmis aux Australiens sur les conditions faites aux communeux déportés. Dans la soirée, afin de "reprendre la main", les gardiens procèdent à un appel des prisonniers. Le 25, jour maigre car on est vendredi, seuls un morceau de fromage et du pain australien sont distribués.

Calédonie

Après cette escale de 6 jours la consommation de légumes et fruits frais a eu un effet bénéfique sur les malades. Le 1er mai, on pompe toujours dans les cales.  Le 3 mai, les déportés apprennent que les lettres remises à l'escale de Melbourne ont été ouvertes par le commandant, et que certaines ont été détruites.

Le 4 mai 1873 à 15 heures, la vigie annonce terre en vue ! Le navire s'engage dans la passe de Boulari et les déportés peuvent apercevoir le phare de l'île Amédée. Les déportés de L’Orne arrivent enfin à Nouméa après 109 jours de mer au soir du 4 mai 1873. 

Le 20 juin 1873 la condamnation de Michel Limousin est commuée en déportation simple, puis il attend le 14 février 1878 pour une remise de peine. L’obligation de résidence est levée le 26 novembre 1878, il peut revenir en France. Il vient d’avoir trente ans, son aventure aura duré sept ans.

Le 14 juin 1880, Michel Limousin épouse Louise Bouriant à Saint Amand Montrond. On espère qu’ils vécurent heureux, entourés de leurs enfants.

> Sources : Archives départementales du Cher. Déportés et forçats de la Commune, Roger Pérennès. CGHB. Dictionnaire Maitron.

> Deuxième  illustration à partir du haut : L’Orne dans la passe de Honikulu (on distingue la cheminée), cliquez sur l’image pour l’agrandir. Cliquez sur la carte pour l’agrandir.

>  Lire aussi dans gilblog : Henri Foucher, Henrichemontais prisonnier innocent sur un ponton de Rochefort. >>> Lien.
La Commune de Paris et les berrichons. >>> Lien.

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