L’industrie pharmaceutique a-t-elle contaminé la médecine ?

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Je n'ai pas d'affection particulière pour le professeur Raoult et je n’avais jamais entendu parler de lui, mais j'ai été choqué quand, dès qu’il a annoncé les premiers résultats de son traitement sur quelques dizaines de patients (qui ne prétend pas être un vaccin miraculeux), les zozos du Décodex, le ministère de la Santé et certains médias l’ont unanimement qualifiée de fake news. Eux non plus n'avaient pas fait de test "en double aveugle" et ils savaient déjà ?! Comment est-ce possible ?

Les autorités de santé et le ministère condamnent la méthode de soin du professeur Raoult, car elle n’est pas pratiquée en ”double aveugle” (une méthode employée par les industries pharmaceutiques pour vérifier l’efficacité de nouveaux médicaments), mais il n’y a pas de danger de mort dans le cas de ces tests, alors que le coronavirus peut être fatal. Ne serait-il pas inhumain de donner un placebo à des personnes infectées par le coronavirus ? Comment des cadres de la Santé peuvent-ils proférer une pareille énormité ? Pasteur à-t-il fait des tests en double aveugle ? A-t-on fait des tests en double aveugle avant d’administrer la pénicilline ? 
”Si on commence à faire des études qui se terminent quand il n’y a plus de maladie, on ne peut pas lutter contre la maladie. La question était : "est-ce qu’on doit traiter ou est-ce qu’on doit faire des essais ?". Nous, on fait le choix de traiter la maladie et nous avons eu des réactions d’une violence inouïe”, commente le professeur Raoult.

> Dans Médiapart, Jean Roudier, professeur de Rhumatologie à la Faculté de Médecine de Marseille revient sur la controverse au sujet des travaux de l'équipe du docteur Raoult. Pour lui, il y a une querelle méthodologique qui oppose des conceptions très différentes de la recherche et de la médecine. Il critique sévèrement les essais thérapeutiques financés par les laboratoires pharmaceutiques. L’entretien est conduit par Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherches au CNRS.

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> Dans leur volonté de présenter le professeur Raoult comme un charlatan voire un faussaire, tous les commentateurs (la plupart n’étant évidemment pas eux-mêmes des chercheurs) se réfèrent à la ”méthodologie scientifique”. Didier Raoult a d’ailleurs écrit de longue date tout le mal qu’il pensait des méthodologistes”. Ce n’est pas facile à comprendre au premier abord. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste ce canon méthodologique et en quoi cet argument disqualifierait ou pas le travail des équipes de l’Institut Méditerranée Infection ?

Depuis une trentaine d’années, l’industrie pharmaceutique a infiltré le milieu des médecins universitaires en leur faisant réaliser des essais de médicaments. 
Les essais de médicaments, conçus et structurés par l’industrie, ont pour but de démontrer l’efficacité d’un médicament dans le traitement d’une maladie, pour obtenir ensuite sa mise sur le marché. Ces essais sont nécessaires, mais ne représentent qu’une toute petite partie de la recherche médicale. La méthodologie de ces essais comporte la définition de paramètres quantitatifs, ”
représentatifs” de l’état du malade et que l’on pourra traiter par des méthodes statistiques pour démonter l’efficacité d’un traitement.

La conception des essais comprend la définition de groupes de patients qui reçoivent des traitements différents, parfois sans que le médecin sache quel patient reçoit quel traitement. À la fin, une analyse statistique garantit que les résultats obtenus sont ”significatifs”. Sous réserve que le paramètre analysé signifie quelque chose…

Les médecins qui participent aux essais sont des exécutants rémunérés. Ils suivent un protocole rigide, conçu par l’industriel qui finance l’essai et qui paye (habituellement dans un créneau de 1 000 à 3 000 euros par patient inclus) le médecin qui inclut des patients dans l’essai. Dans cet accord, le laboratoire pharmaceutique et le médecin investigateur sont bénéficiaires, le premier de la démonstration de l’efficacité du médicament, le second d’une somme d’argent conséquente et du soutien du laboratoire pour sa carrière.
Le patient est le dindon de la farce, car son inclusion dans un protocole standardisé d’essai médicamenteux le prive d’un suivi personnalisé.

Malgré tout, de nombreux professeurs de médecine ne réalisent que des essais de médicaments et se considèrent comme de grands chercheurs. Ces “essayistes” profitent de la grande efficacité de l’industrie pharmaceutique à promouvoir ses hommes.

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> Un sociologue des sciences canadien estimait ces jours-ci que la polémique actuelle en France réactive un vieux conflit médecins/statisticiens. Que répondez-vous ?

Le conflit actuel n’est pas le refus par des médecins de la méthodologie des essais thérapeutiques, mais le refus par des médecins scientifiques de laisser les méthodologistes envahir tout l’espace de la médecine et de la recherche médicale. Si on les laisse faire, il n’y aura plus de recherche médicale, juste des essais médicamenteux poussés par l’industrie. Il n’y aura plus de patients individuels, juste des participants anonymes dans des protocoles randomisés.

> Dans cette polémique, il y a manifestement aussi des enjeux de pouvoir et d’argent autour des médicaments et des laboratoires qui les produisent, avec tout ce que cela implique en termes de liens voire de conflits d’intérêt pour des médecins haut placés dans les institutions médicales et sanitaires. Qu’en savez-vous et qu’en pensez-vous ?

Au fil des années, j’ai vu l’industrie pharmaceutique prendre, avec beaucoup de finesse, le contrôle de la médecine universitaire.  Elle a fait la carrière de jeunes médecins en les faisant parler dans les congrès qu’elle finance, en les faisant publier, en les faisant connaître. Elle a réussi à remplacer les médecins chercheurs par des médecins “essayistes” et fiers de l’être !  Ces “essayistes” arrivent, avec le temps, à représenter leur spécialité et à passer pour des interlocuteurs compétents, des “Experts”. En réalité, ce sont des “Key Opinion Leaders”, le terme utilisé par l’industrie pour désigner ses influenceurs.

Derrière le conflit de style entre Didier Raoult et les “Experts”, il y a bien un conflit de fond entre deux conceptions de la recherche médicale, celle des chercheurs qui posent des questions et tentent d’y répondre et celle des “essayistes”. Ce n’est pas un conflit médecin contre chercheurs, mais plutôt médecin chercheur fondamentaliste contre médecins chercheurs… de capitaux.

> Bien que ne faisant pas partie des amis du professeur Raoult, vous estimez qu’il faut prendre au sérieux ses préconisations médicales face à l’épidémie de coronavirus. Pourquoi ?

Didier Raoult a structuré le domaine des maladies infectieuses à Marseille. Il a procédé à la manière d’un bulldozer et a écrasé ou phagocyté de nombreux collègues. Mais je pense qu’il est un infectiologue compétent et un vrai chercheur, c’est-à-dire qu’il ne se contente pas d’exécuter des essais thérapeutiques pour l’industrie. C’est aussi un grand organisateur et un énorme moteur. Dans la prise en charge de l’infection par Covid-19, il a préconisé et pratiqué d’emblée le dépistage massif et l’emploi de l’hydroxychloroquine, médicament doté d’activité anti Covid-19 démontrée in vitro, associé à l’azythromycine, un antibiotique.

Il se trouve que l’hydroxychloroquine est un médicament que les rhumatologues utilisent depuis 40 ans aux doses de 400 à 600 milligrammes/jour pour traiter les patients atteints de polyarthrite rhumatoïde et surtout de lupus, une maladie auto-immune voisine. Je l’ai prescrit à des dizaines de patients pendant des années. Les accidents cardiaques sont exceptionnels et peuvent être prévenus en contrôlant un électrocardiogramme au début du traitement.

Dans l’article ”Le protocole Raoult enfin testé”, Le Canard enchaîné du 8 avril me fournit le mot de la fin. Pour tenter de circonscrire l'incendie, Emmanuel Macron vient, en catastrophe, de jouer les pompiers. Il a intimé l'ordre de tester de toute urgence le protocole Raoult, tel que celui-ci l'applique à Marseille. C'est ainsi que, la semaine dernière, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a décidé de demander aux CHU de Montpellier et Angers d'expérimenter la recette du bon professeur. Comme le disait récemment sur une chaîne de télé un chercheur, ”le professeur Raoult sera Prix Nobel, ou alors il aura beaucoup perdu de sa crédibilité scientifique”. 

Conclusion. On a l’impression que les autorités de santé et le ministère sont contaminés par la façon de penser des industries pharmaceutiques. De là à penser qu’il y aurait de la corruption dans l’air….


> Sources: Le canard enchaîné - 8 avril 2020. Mediapart 18 avril. Covid-19 et querelle sur la méthode : interview du professeur Jean Roudier. >>> Lien.

Avec l’impérialisme de la méthodologie, on brise tout le travail de recherche et d’approfondissement.
[François Châtelet, philosophe]

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